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Poétiser le monde, les âmmes et les hommes

Gibraltar

Un vieux proverbe marocain dit : ” La vie est un long voyage, le monde son bateau, l’espoir son équipage.” Ces mots résonnent en lui et ramènent à la surface des souvenirs qu’il avait crus oubliés, dissous dans l’élixir de l’amnésie, noyés à tout jamais dans les abysses obscurs du passé.

Il se souvient, de ses rêves et de ses espoirs qui grandissaient dans l’immensité, entre mer Méditerranée et Océan Atlantique, au large du détroit, à bord de son embarcation de fortune. Là même où il avait commencé à naviguer vers son nouveau monde. La tête plein de rêves et le cœur rempli d’espoir d’une nouvelle vie, d’un destin retrouvé, d’un eldorado, d’une terre si promise. Cette terre qui brillait de mille feux de l’autre côté du détroit et qui sonnait pour lui, non pas comme un appel au large, mais comme un chant hypnotique d’une Europe prospère, généreuse et résolument fraternelle. Cette Europe des lumières qui est pour lui un véritable chant de sirènes. Un chant de sirène qui vire aux couleurs bleues des gyrophares. Mais cela, il ne le sait pas encore.

Là maintenant, il sait juste qu’avant son départ, il a besoin d’une ultime rencontre. Yeux dans les yeux, âmme dans l’âmme, il doit le rencontrer. Le rencontrer pour un dernier conseil, un dernier encouragement, une dernière bénédiction. Il doit rencontrer, ce vieux marin, où le temps avait posé son empreinte sur ses mains, où la beauté même avait fini par rejaillir sur son visage, où les sillons sur sa peau étaient des lignes de vie. Cet homme, devenu gardien du phare de Cap Malabata, ce phare qui émet inlassablement un éclat blanc, toutes les 5 secondes n’aurait, pour rien au monde, quitté du regard la mer et l’océan. Ce lieu où l’air de rien, il poétise chaque verre de thé à la menthe et où il respire la lumière.

Au fil des saisons, des marées, des tempêtes et des déceptions, le gardien, comme un ermite des temps modernes, avait acquis une certaine sagesse ou plutôt un certain recul sur le monde et sur les hommes. Il parlait peu, mais il parlait juste. Il lui conseilla donc d’emporter avec lui uniquement le vital et de laisser à terre, derrière lui sans se retourner, l’utile, le nécessaire et le confortable.

Voilà une réponse qui fait naitre, à son départ, bien plus de questions et de perplexité qu’à son arrivée. Peut être le point commun des sagesses, des chemins pour ne pas dire cheminements. Des paroles comme des balises pour ses multiples péripéties, ses égarements, ses errances.

Ayant une foi, non pas aveugle, mais totalement éclairée, il décide de n’emporter avec lui que ce qui est vital pour lui. Son chapelet, un carnet de note, une photo jaunie de son père ainsi qu’une girouette et une boussole pour l’aider à voyager.

Son chapelet, à son poignet, jamais il ne le quitte. Les grains avaient même fini par former un tatouage sur sa peau. Il y a des jours, où le grain devient le grain de sable qui enraye sa machine égotique et qui le pousse à s’arrêter pour « s’introspecter » et y trouver les raisons de sa déraison. Ces jours, chaque grain pèse le poids de le Terre. Parfois, ce même grain devient si léger qu’il devient folie, celle qui le fait danser sur l’eau, crier à pleine voix dans le vide et flirter avec les nuages. Ce chapelet, bien plus qu’un objet qui compte, est une corde qui le lie au sacré.

Son carnet de note est encore vierge. Les plages blanches commencent à jaunir. L’œuvre du temps qui s’acharne. Il sait que ce carnet lui servira à écrire ce qu’il voit et à décrire ce qu’il ignore. En quelque sorte son carnet de santé mentale. Il sait que ces pages seront noircies par les paroles de lumière entendues ici et là. Au gré de sa fortune, au hasard de ses rencontres,  à la lumière des pleines lunes. Il sait que ce carnet finira par être son testament, son héritage, son témoignage de son passage furtif et si marquant, à défaut d’être remarquable.

Quant à la photo en noir et blanc de son père, elle est pour lui, non pas une relique, mais son rendez mensuel avec le 24 de chaque mois. Elle lui rappelle qu’il n’a jamais su dire à son père qu’il l’aimmait. Poids des traditions, héritage familial, dogme culturel ou attribut idiot d’une certaine virilité, il sait qu’il aurait dû lui dire, qu’il aurait dû lui montrer, qu’il aurait dû lui affirmer. Trop souvent, nous n’ouvrons les yeux qu’au moment où nous fermons ceux des autres. Il ne savait qu’une telle absence allait l’éprouver autant. Il fut pour lui ce genre d’homme qui avance, sans se préoccuper des autres, du passé et ni de lui-même. Avec comme seule perspective, comme seule obsession, comme seul horizon : sa foi. Il aurait aimmer lui ressembler, ne serait-ce qu’à une part infime de son ombre. Il doit se contenter de ses souvenirs et un peu de l’espoir de leurs prochaines retrouvailles.

Aujourd’hui c’est le grand jour. 23ème  jour d’attente et le voilà prêt à tout quitter. Sans dire au revoir à ses proches pour ne pas les inquiéter, le voilà parti. A défaut de courage et de pied marin, il se contente de sa détermination et de son cœur sur la main pour naviguer. Accrochée en haut du mât de son embarcation, une girouette lui indique la direction du vent. Il souffle. Fort, très fort. Aucune idée de sa force sur l’échelle de Beaufort. Face à celui-ci, elle vire et revire. Elle ne fait que de s’agiter en réalité. Soumise à son caprice, elle éprouve un désir irrésistible d’aller dans tous les sens. Une quête malgré elle de cet état d’excitations intense et permanent. A gauche, à droite, à bas bord, à tribord, elle en deviendrait même indécise. Une agitation persistante.

Sur le pont, dans sa main, il avait gardé jalousement la boussole. Objet fragile et ô combien précieux. Elle donne le cap, avec principes, valeurs et constance. Irrésistible mécanique magnétique. Toujours à indiquer le chemin, le seul chemin, malgré les tempêtes et les ouragans. Une boussole est au marin, même novice, ce que la spiritualité est au monde. Un instrument pour trouver son chemin, pour garder son chemin, pour s’y perdre et pour y garder la conviction de ne pas s’être égaré.

La peur le saisit face à autant de vent, de mouvements et de questionnements. Lui qui n’avait jamais navigué auparavant. Il ne s’était même pas posé la question. Sa seule expérience de navigation, se résume à sa lecture de Moby Dick et des exploits de son héroïque capitaine si minutieusement décrit et décrié.

L’idée même de revenir à son point de départ lui traversa subrepticement l’esprit. Une réaction humaine normale et si attendue dans de telles circonstances. Et c’est pourquoi, dans une démarche peut-être prémonitoire, il avait peint quelques mots sur son embarcation. Des mots simples, non à des fins esthétiques ou pour conjurer le sort. Non, des mots pour se rappeler l’évidence et l’essentiel à tout voyageur et à tout pèlerin. Se souvenir qu’ hésiter avec une boussole est plus noble que d’avoir des certitudes avec une girouette.

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