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Poétiser le monde, les âmmes et les hommes

L’homme qui n’aime pas le printemps

Il n’aime pas le printemps.

A contre-courant ou atypique, il sait qu’il pourrait être banni de leurs regards ou jeté au feu du bûcher de leur silence. Il n’aime pas le printemps. Ce n’est pas qu’il est contre, mais l’idée de célébrer l’aube de la vie, l’insupporte. Comme si l’on devait définir une date, une période, une saison pour célébrer la vie. Pour lui, la vie se joue tous les jours et à chaque jour. La vie se joue à chaque réveil, à chaque souffle, à chaque battement de cils. Chaque instant qui nous est offert porte en lui les germes de la résurrection. Il n’aime pas le printemps.

Depuis toujours les romanciers, les poètes, les philosophes, les chanteurs et autres saltimbanques écrivent et décrivent le printemps comme la saison de la renaissance, du renouveau, du bourgeonnement fécond et fertile de la vie. La littérature est abondante à ce sujet et la poésie dithyrambique. Il se remémore ces quelques vers, du poète persan Hafiz, qu’il avait lu dans un recueil de poésie dans une brocante :

 « Assieds-toi au bord du ruisseau, et contemple l’écoulement de la vie,
Car ce signe sur le monde passager nous suffit ».
« Échanson ! Voici l’ombre des nuages, et le bord du ruisseau au printemps.
Je ne te dirai pas que faire. Si tu es un fervent du cœur, dis-le toi-même ! »

Il est vrai que les mots sont beaux, le sens profond et la musicalité indéniable. Mais il n’aime pas le printemps.

Il n’aime aucune saison. Exception peut-être de l’automne. Non pas que la saison l’envoute mais plutôt l’odeur de la terre après la pluie et la couleur sang que revêt la nature. Un pacte qu’elle passe avec nous pour nous dire qu’elle ne meure jamais, à qui sait voir la vie avec le cœur. Voire dans les nervures des feuilles nos propres lignes de vie, voire dans le vent qui caresse son visage, un violent baiser du ciel, voire en chaque arbre qui se dresse, solitaire, avec son  tronc, ses branches et ses feuilles, un ami fragile et fidèle et voire enfin en chaque goutte de pluie, le reflet de chaque goutte de ses larmes. Il n’aime pas le printemps.

En réalité ou plutôt dans sa Réalité, il aime tout et tout le monde. Les hommes et les femmes qui se cherchent, les enfants qui se trouvent, les jumeaux qui se jumellent, les cœurs qui se connaissent, les âmmes qui se reconnaissent, les aveugles qui guident, les estropiés qui dansent, les pauvres qui sourient, les pèlerins qui se perdent, les prostituées qui prient, les chiens qui aboient, les abeilles qui nourrissent et les fourmis qui rient. Il aimme le monde. Il n’aime pas le printemps.

Cette saison dite comme saison d’amour le vertige. Elle lui rappelle qu’il a eu toujours peur d’aimmer. D’aimer d’un Ammour qui vous dévoile, vous met à nu, vous autopsie, vous dévisage, vous tue et vous ressuscite dans l’instant. Cet Ammour qui illumine sa part obscure. Là où naissent ses mensonges, ses trahisons, ses séductions, ses hypocrisies et sa perversion narcissique. Là où se cachent ses blessures, ses douleurs, ses déceptions, ses peurs et sa faiblesse empathique. Il pourra s’agenouiller une vie entière, se noyer dans ses larmes, être en circumambulation, sept fois par jour, rien ne saurait suffire, pour mériter bien plus que le pardon ou l’oubli : la miséricorde.

Cette miséricorde que seul l’Ammour, absolu, inconditionnel, indivisible, sacré, souvent imprévisible peut permettre. Cet Ammour qui se joue de nos attirances et de nos attraits émotionnels, affectifs, physiques, sociaux et matériels. Cet Ammour qui vous fait découvrir que la vie s’appréhende sous le prisme des attributs et non selon la balance des qualités et des défauts. Cet Ammour un et unique, qui n’a ni commencement, ni fin, ni ne grandi, ni ne rétrécit.

Cet Ammour qui vous anoblit, loin des poésies factices, des mots en carton-pâte et du verbe courtisan.  Il vous anoblit par votre propre torture, par vous vider de votre sang, vous étouffer de votre vomi, par vous noyer dans votre crachat et mettre à l’air vos tripes, sous le croassement glauque des corbeaux noirs et le rire sardonique des hyènes. Il vous torture jusqu’à ce qu’il révèle que vous avez assez d’espace pour contenir Dieu. Un cheminement qui vous en fait voir de toutes les douleurs.

Forgé dans la simplicité et la gratitude, cet Ammour, sans bruit, sans stress, sans ornement, nous découvre plénitude. Nulle beauté, nulle ride, nulle cicatrice, nulle plaie, nul cheveu gris ne compte. Plus proche de lui que lui-même, là où se porte sa pensée, son souvenir, son regard, son espoir, son cri, il Le voit. Il n’aime toujours pas le printemps.

Il aimme simplement.

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