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Poétiser le monde, les âmmes et les hommes

Pérégrinage

Sa vie pourrait se résumer comme une succession d’instants à mi-chemin entre pérégrination et pèlerinage. D’un côté, otage et complice d’incessants questionnements sur tout ce qu’il voit, tout ce qu’il entend, tout ce qu’il touche. Une obsession maladive à tout questionner, comme si poser des questions était plus primordial que de trouver des réponses. De l’autre côté, cette aspiration à lâcher prise, à s’élever à six pieds sur terre et à ne penser à rien si ce n’est apprécier le souffle présent.

Il est à la fois pèlerin avec son tapis et son chapelet à suivre Ses indications et pérégrin, étrange étranger et nomade qui s’éparpille le jour et se disperse la nuit. Il est à mi-chemin entre Lui et lui.

A mi-chemin entre pérégrination et pèlerinage, il commence à entrevoir le monde qui se distingue selon deux polarités, deux courants, deux faces, deux dimensions et dont la nuance est le point de jonction. A l’endroit même où se fabrique son humanité. Son humanité, il ne l’a défini pas comme son appartenance à une communauté particulière ou au genre humain en général. Il ne l’a pas choisi pour pouvoir la revendiquer. Son humanité, lui, il l’a considère comme cet attribut originel, qui vous invite ou vous impose à la bonté et à la bienveillance pour vos semblables, pour les autres, pour les créatures, pour la création, sans aucune distinction, sans aucune préférence. C’est cette humanité qu’on revivifie dans le cercle des ammoureux et qui adoucit, doucement, lentement, douloureusement vos mœurs. C’est cette humanité que les empereurs en quête d’empire, jugent avec mépris et vous range parmi les faibles et les hérétiques. Cette humanité qui est à son âmme ce que la transpiration est à sa peau : la manifestation vaporeuse d’un excès d’ammour intérieur.

A mi-chemin entre pérégrination et pèlerinage, il sourit et embarque avec les moussaillons sincères qui hissent les voiles pour conquérir l’horizon, explorer ce qu’ils sont, conjurer les tempêtes et agrandir un peu plus et à chaque jour leur dignité. Il sourit même à ceux qui vous voilent les yeux, vous maintiennent attaché sur le bûcher et brûlent un peu plus et à chaque jour votre sincérité. Il sourit, non pas par convenance sociale, par obligation religieuse ou pour chercher le paradis sous un quelconque pied. Il sourit simplement comme tous les enfants. Avec confiance, car il n’a plus peur. Peur de croire que l’ammour n’est ni tempête, ni sable mouvant, mais juste un phénomène climatique particulièrement agréable. Et comme Rimbaud, il témoigne que « la lune, le soleil sourit; avril, un matin d’hiver, un dimanche d’été, la nouvelle année sourit; l’aube sourit; les soirs de juin sourient ».

À mi-chemin entre pérégrination et pèlerinage, il se laisse flotter et met sa vie entre parenthèses divines. Il ne s’agit pas de plonger, les pieds joints et les mains liées dans les profondeurs de la passivité et vivre avec les apparences d’un mort. Il ne s’agit pas de se laisser visité, traversé, brutalisé, manipulé et violé par les ténèbres.  Bien au contraire, il s’agit de laisser la lumière le pénétrer, l’inonder au point d’accepter avec joie tout ce qui arrive et même tout ce qui n’arrive pas. L’acceptation, au final, n’est que ce dépôt de lumière qui comble les fissures d’un cœur fracturé. Fracturé par tous ceux qui vous flattent et vous courtisent. Mais où sont-ils ? Peut-être cachés derrière les images de ce qu’ils mangent le matin, ce qu’ils portent le soir, de comment ils s’habillent, de comment ils se maquillent? Où sont-ils ? Peut-être derrière les écrans où l’artifice remplace le beau, où le normatif devient la loi, où le conformisme dicte les révoltes, où le politique emprisonne les poètes ? Où sont-ils ? Dans les livres qui racontent nos vies par procuration, dans les citations reproduites comme des sommations à comparaitre, ou bien encore dans les mots factices de mouvements factieux? Où sont-ils ? Dans ces temples, simples lieux de réunion des hommes, Dieu expulsé de sa propre demeure ? Dans ces maisons devenues closes et résidences surveillées où tout devient secondaire ? Dans ces écoles et ces universités où l’on formate l’universel, où l’on déshumanise le rebelle et le rêveur sous prétexte de fabriquer des adultes ? Où sont-ils ? Peut-être bien qu’ils sont en chacun de nous, une part de nous ou tout simplement nous.

À mi-chemin entre pérégrination et pèlerinage, il est le témoin silencieux, discret, invisible de ceux et celles qui s’aimment. Non pas ceux qui ont tout fait pour s’aimer, avec ses impératifs, ses critères, ses raisons et ses moteurs de recherche. Ceux-là même qui force le destin dans un seul et unique but : assouvir les instincts les plus bestiaux, du plaisir à la reproduction, de la domination à la soumission. Lui, il parle de ceux et celles qui s’aimment sans rien attendre et à tout donner ou plutôt à tout abandonner. Ceux et celles, qui à vrai dire, ne sèment rien. L’Ammour ne saurait se marier avec les affects. L’Ammour ne saurait négocier une contrepartie. L’Ammour ne saurait être monnayé, troqué ou mis aux enchères. L’Ammour ne se choisit pas. C’est Lui qui vous choisit. Il arrive sans prévenir, vous surprend, vous met à nu, vous submerge, vous dépouille de votre organe le plus grand et le plus sensible, votre peau. Écorché, vous êtes maintenant. L’Ammour n’a pas de prix. Il n’a qu’une seule valeur : votre vie.

À mi-chemin entre pérégrination et pèlerinage, il tend la main aux arrivants et au arrivistes, il oriente les perdus et les perdants, il embrasse les tendres et les tendus, il se libère de ses dominos et de ses dominants. Il fait juste ce qu’il sait faire depuis toujours : être naïf pour devenir sincère. Être naïf n’est ni débilité, ni tare, ni faiblesse. La naïveté n’est ni qualité, ni défaut. Elle est un attribut de notre état original pour ne pas dire originel. Le préalable absolu à toute élévation. La dot avant la nuit de noce. L’antichambre de la sincérité. Cette même sincérité qui vous découvre et met à nu ce que nous avons peur d’être et ce que nous cachons souvent et continuellement. Ce que nous occultons par peur ou pour plaire. Les deux se confondant souvent. Cette sincérité se joue de toutes frontières. Il n’y plus de dedans et de dehors, de ici et de ailleurs, de là-bas et de là-haut, de partout et de nulle part. Il n’y a plus rien ou plutôt il y a Tout. Tout s’aligne, tout s’efface, tout s’annihile. Ne reste que l’Ammour. L’Ammour, Unité qui vous mesure. L’Ammour, mesure de l’Unité. L’Ammour entre pérégrination et pèlerinage.

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