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Poétiser le monde, les âmmes et les hommes

Pourquoi écrit-il ?

Il écrit pour libérer les mots. À défaut de s’échapper de sa bouche, il les sens passer par le bout de ses doigts, aller embraser le monde et embrasser la fragilité des âmmes trop sensibles aux aléas du souffle du vent inquisiteur. Seul souci, ils le crament, le carbonisent et le consument avec. Chaque mot provoque en lui ce désir morbide de nager nu dans cette rivière rouge. Liquide rouge qui coule au flanc du volcan pour ne faire qu’un, avec le sang dans ses veines. Quelle différence entre l’hémorragie de son corps et l’éruption volcanique de la Terre ? Aucune. Chacune entaille, de manière fatidique, nos entrailles.

Il écrit pour essayer de ne pas être tout ce que les autres attendent qu’il soit. De se révéler à défaut de se relever. Ni homme, ni femme. Ni blanc, ni noir. Ni célèbre, ni anonyme. Ni salaud, ni soumis. Ni jeune, ni vieux. Juste lui-même.

Il écrit pour coucher. Coucher chaque émotion, chaque douleur, chaque trahison sur une feuille blanche et farouchement vierge. Non pas que la virginité fut pour lui un point de sacralité, un point cardinal qui conférerait un quelconque honneur. D’ailleurs comment l’exiger alors qu’il est incapable de l’offrir. Pour lui, la virginité n’est pas l’absence de mots écrits avant lui. La virginité est à situer dans la singularité unique et inédite qu’il entretient avec cette page blanche. Invitation à leur nuit de noces. Lendemain, l’encre comme trace indélébile d’un orgasme spirituel, d’une nuit agitée ou plutôt inspirée. Inspiration chuchotée par cet enfant qu’il est, stupide au sourire crétin figé sur le visage.

Il écrit, non pas parce qu’il déborde mais simplement parce qu’il se noie. Chaque mot, chaque syllabe, chaque voyelle comme bouffée d’air. D’ailleurs comment pourrait-il déborder? Ne déborde finalement que ceux et celles qui sont enserrés dans leurs frontières et leurs limites. Ceux et celles qui se sentent à l’étroit dans leur existence. Ceux et celles qui bataillent le jour avec leurs contradictions et la nuit avec leurs paradoxes. On ne déborde que parce que nous nous sentons enfermé, contenus dans un espace, un récipient, un contenant avec des bords. Avez-vous déjà vu un océan déborder ? Avez-vous déjà vu un fou vous dire qu’il était fou ? Avez-vous déjà vu un enfant dire qu’il était trop enfant ? Cette réflexion lui rappelle cette phrase rédigée en introduction d’un rapport qu’il avait écrit quand il était animateur jeunesse, à une période de sa vie où l’utopie était sa confidente. Cette phrase est celle de Brecht qui écrit : « On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent, mais on ne dit jamais rien de la violence des rives qui l’enserrent ». Une citation, qu’il défendait, avec beaucoup de naïveté, pour expliquer d’accepter les autres tels qu’ils sont sans les façonner à notre image, y compris nos propres enfants. Le faire ou le vouloir c’est remplacer Dieu.

Il écrit pour se sentir vivant parmi les morts et mourir parmi les vivants. Il écrit pour faire danser les mots. Ceux qui naissent en lui et voyagent à sa langue où la salive les dessine dans sa bouche. Oui, tout mot est écrit avec sa langue avant de l’écrire avec sa main. Il écrit pour rendre visible l’imperceptible, rendre sensible l’hypersensible, rendre à la vie ce qu’elle vous a donné.

Il écrit. Sans chercher le succès, la réussite, la gloire, la reconnaissance, les prix ou tout autre honneur. Il laisse cela à d’autres. Lui, il n’a jamais couru les mondanités. Il a toujours considéré que ces endroits-là étaient éclairés par de la lumière factice, qui peut piéger même les plus aguerris. D’ailleurs, un papillon, aussi sauvage qu’il soit se laisse souvent prendre à ce type de piège lumineux, où la séduction se confond avec le luxe.

Il écrit sans savoir si c’est avec style, avec prose, avec percussion, avec profondeur, avec voracité, avec mouvement. Il écrit sans se soucier de la forme d’un roman, d’une note, de mémoire, d’une préface. Il n’écrit non plus pas pour exprimer une réalité, sa réalité habillée d’une approche esthétique et artistique pour courtiser les cœurs et subjuguer les esprits. Il n’est pas de ces épigones, qui retrouvent gloire et célébrité dans un monde où l’espace rétrécit et le temps s’accélère. Signe de la fin des temps ?

Il écrit pour ne plus errer dans ses couloirs intérieurs sombres et vides, hantés par les spectres et les souvenirs des personnes incomprises. Il écrit pour faire de la correspondance avec lui-même ou à son propre fantôme. À défaut d’être aimmé, il cultive le doux espoir d’entretenir avec sa part la plus mélancolique, un ammour épistolaire. Il glisse quelques traces de son humanité, de sa lâcheté, de sa foi, de son espérance, de ses larmes, non pas derrière chaque mot, chaque lettre, chaque virgule mais entre les espaces qui les séparent et qui surtout les unit et les équilibre.

Il écrit parce qu’il n’a pas d’autres choix. Non pas qu’il soit l’otage des mots, mais plutôt ammant du verbe. Et quand on est ammant, l’ammour vous infuse et vous diffuse. Quand on aimme, on ne conte pas. Quand on aimme, on écrit. D’ailleurs, en pleine écriture de ce texte, le voilà submerger par cette fulgurance.

Vas écrire, tes mots, de l’or au bout de la langue . Cette ôde, du lever au couchant. Toi qui ose aimmer pour rien. Ton cœur est une étoile avalée. Regarde Œdème, eux t’aimment-ils ?

Il écrit et chaque texte est un éloge funèbre. Coïncidence ou similitude de cette couleur blanche, il lie page blanche et linceul blanc. L’une couverte par l’encre noire, de Chine, de Sumi ou de fumée. L’autre par de la terre, couleur cendre, héritage des terres de limon, de la terra nera ou terra nigra. Finalement page ou linceul, sont ses seules demeures où la nudité est une condition de la renaissance, où l’abandon est le préalable à l’adoption, où l’Ammour est la dot à payer, la prérogative du prétendant pour s’unir à son Être bien-aimée.

Ecrit-il juste pour revenir à son origine? Ecrit-il pour mourir et renaitre à chaque mot? Ecrit-il finalement par besoin, par nécessité, par désir ou par pulsion? Ecrit-il pour lui, pour les autres, pour les morts, pour les vivants? Ecrit-il simplement pour poétiser le monde, les hommes et les âmmes ? Pourquoi écrit-il?

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